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Trail Landes & Bruyères, 3 mai 2014: Récit d’une traileuse égarée

L’histoire commence cinq mois plus tôt, en ce tout début d’année 2014 lorsque, comme tous les autres partants du déplacement annuel de l’USMV, je reçois un petit lien me permettant de sélectionner ma course. Depuis longtemps, le lieu a été déterminé, nous partirons en Côtes d’Armor, et depuis longtemps également, mon choix de course est fait, je courrai un 14km, comme d’hab’ ! Seulement voilà, ma raison est sans doute restée dans la Manche au cours du traditionnel bain breton du nouvel an, car j’entends soudain une petite voix intérieure qui me dit : « 14, tu es paresseuse, tu fais ça tous les dimanches. Le parcours du 32 est plus sympa, tout le monde y sera… Et puis allez, ça va 32 ! C’est rien, ça se fait ! Y en a qui font bien plus les doigts dans le nez ! ». Ma main positionne la flèche, je ferme les yeux, mon doigt clique… Me voilà embarquée sur le 32km, moi qui n’ai encore jamais couru plus de 16 km (et même pas en trail) !

Les mois passent, l’échéance approche. Sans que je m’en rende vraiment compte le jour du départ arrive. Pendant cinq mois, je me suis fait une réputation de schizophrène de la course. Au programme de mes entrainements : 400m la semaine, course longue le week-end. Que voulez-vous, ce n’est pas que je sois douée ni pour l’un, ni pour l’autre, mais j’ai toujours eu du mal à me décider !

Toujours est-il que j’arrive à J-1 avec pour toute référence officielle une seule et unique course de 23 km qui ne s’est pas trop mal passée. Officieusement, j’ai simplement profité des vacances pour arrêter de sprinter, travailler le dénivelé et l’endurance, mais aussi apprivoiser le matos et le type de terrain. Ainsi, au vu de mes perfs sur les chemins côtiers bretons, je peux espérer finir en moins de 4h, si je n’ai pas trépassé avant…

Après le voyage, la plâtrée de pâtes (et ses accompagnements…), l’installation dans les quartiers, la dernière nuit, les dossards, etc., reste, dans le chapitre « avant course », la gestion du stress. Chacun son truc. Le plus efficace et agréable étant les discussions détendues et déconnantes entre coureurs du club. Mais celui que quelques uns d’entre nous ont trouvé reste le plus mémorable : une petite séance de natation en mer le matin de la course. Quoi de mieux qu’un bain dans une eau à 12°C pour évacuer les tensions ! Imaginez alors, à l’heure du départ, un mélange entre le coup de barre de sortie de piscine et l’euphorie d’une course : voici l’étrange cocktail de sensations que je ressens sur la ligne. La zénitude stressée, en fait.

Le coup de pistolet retentit enfin, concrétisant mon clic de folie du mois de janvier. Les choses sérieuses commencent.

Le peloton s’étire, chacun trouvant sa place et son rythme. Désormais, je garde comme idée fixe : « T’occupe pas des autres, écoute-toi, trouve ton rythme, l’important c’est d’avancer et de te faire plaisir ! ». Bizarrement, en voyant le premier panneau du kilométrage (30 km restants), j’ai un doute sur ce dernier point : « Ca fait long quand même… »

Pas question de se démonter pour autant ! Après quelques kilomètres au milieu des villages et des champs pour prendre ses marques, la beauté du parcours se révèle : au sortir d’une pinède, nous arrivons soudainement sur le chemin côtier, recevant alors en pleine figure le paysage offert par cet espace dégagé. Cap Fréhel à gauche, Fort La Latte à droite, succession de falaises, de plages et de grèves… La voilà la Bretagne que j’aime ! Je sais que je vais en baver, mais pourtant, rien qu’avec ça, je peux me dire : « Merci le grain de folie, merci l’orgueil, c’est bien ce parcours qu’il fallait faire ! »

Suivent alors les minutes les plus mémorables de la course. Un paysage superbe prend une dimension merveilleuse lorsque s’y intègrent des circonstances exceptionnelles, telles une tempête ou une marée à 110. Tout cela devient classique face à la singularité de ce que je vois : un ruban de coureurs s’étendant sur plusieurs kilomètres le long de la falaise. Les silhoutettes se suivent une à une, serpentant au milieu de la lande de printemps, au bord d’une mer bleue qui scintille sous un soleil magnifique. On en vient à regretter les cailloux du chemin qui empêchent de garder les yeux rivés sur le spectacle.

Les kilomètres s’enchaînent, sourire aux lèvres. Le phare de Fréhel, tout à l’heure si petit, s’impose maintenant au dessus de nous. Le parcours se poursuit, descendant lentement mais sûrement vers les plages, particularité de ce trail qui permet d’accumuler du dénivelé en enchaînant remontées et redescentes des falaises. J’appréhendais un peu le sable, mais la première plage me rassure : le sol est globalement dur, facile à courir.

Cette plage est aussi l’occasion de voir Juliette, Elisabeth et Oli, stratégiquement placés pour nous encourager. Nous échangeons quelques mots au passage. Olivier me lance un dernier conseil : « Pense à t’alimenter ! »

– J’ai pas faim ! lui réponds-je avec un sourire

– On s’en fout, tu bouffes !

Ouh la !! Olivier qui m’engueule, même pour déconner, il faut le prendre au sérieux ! Je lui obéis donc au ravito suivant et englouti… 3 raisins secs. Beurk ! Ils sont plutôt bons, c’est pas la question, mais vraiment, je n’en ai pas envie. J’en attrape une poignée et les glisse dans la poche du camel. On ne sait jamais, plus tard, j’en aurai peut-être besoin…

Le parcours se poursuit et assez vite, nous redescendons sur une seconde plage. A nouveau du sable dur….mais humide ! Phénomène habituel à la marée descendante, l’eau s’écoulant des galets forme des mini-rivières sur le sable. Au début, je fais comme d’habitude en balade : j’arrange mes foulées pour sauter d’un ilot à l’autre et éviter l’eau salée. Puis comme tout le monde, à un moment…j’entends plouf et j’ai froid au pied. « Bon, ben, tant pis… Espérons que ça ne provoquera pas d’ampoule… ». A partir de là, je poursuis mon parcours sur la plage sans me poser de question.

De plouf en plouf, le sable devient plus sec, mais aussi plus meuble. Mes cuisses, déjà mises à mal par la première quinzaine de kilomètres, supportent mal ce nouveau terrain. Elles commencent à durcir sérieusement. Un coureur, ayant probablement repéré ce changement de foulée, m’encourage en me doublant. Trop tard, le mal est fait. Désormais, il ne sera plus question de sautiller pour éviter les flaques.

Je retrouve le sol dur, mais en l’espace de quelques kilomètres, mes sensations se transforment irrémédiablement. J’entre progressivement dans un nouvel univers de course : celui qui consiste non plus à courir simplement, mais à courir malgré soi. Malgré les cuisses qui hurlent, malgré les genoux qui ne montent plus, malgré le psoas qui s’enflamme. Nouvelles sensations, nouvelle stratégie : profiter de tous les moments « moins pires » pour avancer et serrer les dents le reste du temps. En l’occurrence, marcher à rythme soutenu dans les montées, lâcher les chevaux dans les descentes (car bizarrement, mes cuisses me le permettent), et faire ce que je peux sur le plat.

Il se trouve que cette stratégie est exactement celle qu’a adopté une coureuse que je rejoins au 17e km. A force de prendre des relais sans le chercher, une complicité se crée entre nous et tout naturellement, Magali (merci les dossards nominatifs) et moi courons en équipe 12 km suivants. Nous nous encourageons mutuellement à chaque coup de mou de l’une ou de l’autre. Du fait de l’effet de groupe, les « Allez les filles ! » pleuvent le long de la course. Passés 25 km, chaque faux-plat, chaque plage, chaque replat devient une torture. Pourtant, le soutien est tel qu’à aucun moment l’idée d’abandonner ou de même de faire une pause ne m’effleure. Les « On lâche rien ! » de Magali résonnent dans ma tête. Je maintiendrai donc le rythme tant que mes jambes me le permettront.

Mes dents se serrent de plus en plus, mais je tiens bon. Je tiens bon sur les plages d’Erquy, dont le sable sec rend chaque pas deux fois plus coûteux. Je tiens bon sur les fameuses 150 marches qui nous amènent d’un coup de la plage au haut de la falaise. Je tiens bon, je ne lâche rien. Ensemble nous progressons. Ensemble, nous doublons même, ceux qui, les jambes tiraillées par les crampes, ne peuvent plus maintenir leur rythme.

Malheureusement, même si psychologiquement, je suis à bloc, au 29e km, le faux-plat du Cap d’Erquy scindera définitivement notre équipe. Magali tient le coup et parviens à courir sur toute la montée. J’aurai tant aimé pouvoir m’accrocher jusqu’au bout… Comble de l’ironie, c’est en passant à côté du four à boulets d’Erquy que mes jambes subiront le dernier coup d’arrêt fatal à notre duo.

Désormais, je lutte seule. Dans ma tête, les « On lâche rien ! » résonnent de plus belle. Ma mâchoire me fait mal tant mes dents se serrent. Je lâche un « P…, même pas mal ! » dans un faux plat plus douloureux que les autres et ainsi me rebooste pour entamer le dernier kilomètre.

Le macadam apparaît. D’ordinaire, je ne l’apprécie guère, mais là, je sais qu’il symbolise la dernière descente et l’arrivée au port. L’heure n’est plus à la raison. J’aime les descentes. Je me lance dedans en hurlant de douleur (sans déconner !). A la fois ma pire et ma meilleure descente. La pire pour la douleur, la meilleure pour la délivrance et le dépassement de soi qu’elle aura représenté.

Puis l’arrivée au port. Les spectateurs sont là, nombreux, derrière leurs barrières, applaudissant, encourageant les anonymes, créant une ambiance incroyablement enivrante. « On lâche rien ! P…, même pas mal !… » Grâce à eux ce refrain reste dans ma tête.

Je trouve alors la force d’accélérer encore. C’est un principe auquel je n’arriverai jamais à déroger : une course se termine par un sprint, quels que soient la place, la concurrence ou l’état de fatigue (maladie du 400m ?). C’est donc à un rythme soutenu et dans un état second que j’aperçois les membres de la team USMV, me lançant leurs derniers encouragements si précieux pour tenir le rythme le long de ce quai interminable. L’arche apparaît enfin. Dernier coup de collier pour gagner une dernière place et c’est la délivrance : la ligne est franchie après 3h26 d’effort.

Que dire de la suite ?

Je retrouve d’abord Magali, arrivée quelques minutes avant moi, pour une chaleureuse accolade.

Je me traine ensuite vers le ravito pour boire un peu. Tiens, ça me fait penser que… Et oui, mes p’tits raisins, ils sont toujours là, dans leur poche ! 32 km à l’eau et 3 raisins secs. Non, décidément, l’hypoglycémie, connais pas !

Puis je rejoins Vincent, Erwan, Bérengère, Fanfan, Christophe, Alain, Hervé, Elisabeth, Oli, Juliette, pour partager cette course et poursuivre ce week-end dans la même ambiance épicurienne et décontractée.

Physiquement, rien de surprenant : après la course j’ai mal partout. Chaque muscle hurle à la moindre contraction.

Aujourd’hui encore, deux semaines plus tard, mes muscles se sont remis petit à petit, mais malgré le temps et le repos, ils me rappellent toujours au souvenir de la course. On laisse des plumes dans ce genre d’effort.

La récupération est certes longue, mais n’est que poussière à côté de ce que m’aura apporté cette course. Le dépassement de soi poussé à l’extrême, la solidarité de course, le pouvoir de la volonté sur la résistance à la douleur… Tant de choses se sont révélées au cours de ces 32 kilomètres !

Je ne me convertirai pas pour autant à la distance car je reste réaliste : je n’aurai jamais la patience de m’entraîner sérieusement et spécifiquement pour ce type de course. J’aime trop le court et le triathlon. En revanche, une fois par an, je veux bien re-signer pour un 30, rien que pour avoir le plaisir de revivre un moment partagé tel que celui-là.

J’ai adoré cette course et ce week-end. Merci à vous dix pour cette tranche de vie.

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